En 1986, un jeune hacker signe The Mentor et écrit, après son arrestation, un texte devenu célèbre : The Conscience of a Hacker. « Mon crime, c’est la curiosité » : cette phrase ne demande pas l’indulgence. Elle retourne l’accusation. Qui décide qu’ouvrir une boîte, comprendre un protocole ou partager une connaissance est un délit ? Je pars de cette question pour traverser une histoire du hacking que je tiens pour une histoire de contre-pouvoir.
Avant le pirate : une éthique de l’accès
Bien avant les récits de cybercriminalité, le mot « hacker » circule au Tech Model Railroad Club puis dans les laboratoires du MIT. Il nomme une intelligence pratique : démonter, comprendre, améliorer, détourner. Steven Levy a décrit cette culture dans Hackers (1984) : accès aux machines, circulation de l’information, méfiance envers les hiérarchies et beauté possible d’un programme. Le phone phreaking des années 1970 révèle l’envers des réseaux téléphoniques ; les blue boxes de Steve Wozniak et Steve Jobs disent déjà à quel point la contre-culture technique et l’industrie peuvent partager leurs inventeurs.
Le texte de The Mentor, publié dans Phrack en septembre 1986, transforme cette pratique en parole collective. L’adolescent décrit l’ennui scolaire et l’excitation de rencontrer enfin un monde dont les règles peuvent être explorées. Il ne prouve pas qu’un hacker a toujours raison. Il affirme qu’une société qui verrouille ses machines produit aussi ceux qui chercheront à en lire les serrures.
Organiser la curiosité
Fondé en 1981, le Chaos Computer Club fait de cette lecture une action publique. En 1984, sa démonstration sur le vidéotex allemand BTX révèle une faille, détourne une somme importante puis la restitue : le geste vise à rendre visible une vulnérabilité que l’institution préférait ignorer. Cette stratégie de divulgation est plus intéressante, pour moi, que le mythe du génie solitaire. Elle fabrique un public capable de discuter des infrastructures qui l’entourent.
Le projet GNU lancé par Richard Stallman en 1983 politise autrement le code : la question n’est pas qu’un logiciel soit gratuit, mais que ses utilisateurs puissent l’étudier, le modifier et le partager. Les cypherpunks, eux, font du chiffrement une réponse à la surveillance. De ces lignes naissent des conflits durables : qui a accès au fonctionnement du système ? Qui peut le copier ? Qui garde les traces ?

Deux manifestes, deux échelles
J’ai rencontré McKenzie Wark dans les années 2000, alors que je travaillais à des médias alternatifs et libres. Son A Hacker Manifesto (2004), paru en français sous le titre Un manifeste hacker, déplace radicalement le sujet. Le hacker n’est plus seulement celui qui pénètre un ordinateur. C’est celui ou celle qui produit une abstraction nouvelle : du code, bien sûr, mais aussi une formule, une image, un concept, un protocole ou une forme de vie collective. L’adversaire n’est pas simplement la police des réseaux ; Wark nomme « classe vectorialiste » celle qui possède les canaux, les stocks d’information et les moyens de capter la valeur de ces inventions.
La force du livre tient à ce déplacement de propriété. Il faut regarder moins l’exploit individuel que le trajet d’une idée : qui l’invente, qui la transporte, qui la rend visible, qui l’enferme, qui en tire revenu ? C’est précisément pourquoi ce manifeste me concerne comme artiste. Une œuvre peut hacker un langage, une institution ou une chaîne de diffusion sans toucher à une seule ligne de code.

Teleweb et tv-art : détourner la chaîne
Avec Teleweb.org et tv-art.net, à la charnière des années 1990 et 2000, je cherchais à court-circuiter la distribution audiovisuelle classique. La question n’était pas seulement de produire d’autres images. Il fallait changer le trajet : permettre à d’autres de fabriquer leur média, faire circuler des vidéos d’art sur le Web, déplacer la frontière entre l’émetteur et le spectateur. Dans un article de Télérama du 7 février 2001, j’imaginais même « un nouveau monde, avec d’autres protocoles que le www ». Je mesure aujourd’hui combien cette phrase portait autant une hypothèse artistique qu’un désir politique.
Ces pages de presse, reproduites ici à partir de mes archives, montrent les machines, les bureaux et les mots de cette période. Leur intérêt n’est pas nostalgique. Elles documentent le moment où hacker un média signifiait ouvrir son infrastructure à d’autres auteurs, avant que les grandes plateformes ne recentralisent la diffusion et ses revenus.

Quand le détournement devient œuvre
La même histoire traverse le net.art. JODI fait du comportement imprévisible d’un site et de l’apparence d’un bug un matériau plastique. etoy affronte eToys à la fin des années 1990 sur le terrain des noms de domaine et de la marque : la propriété du réseau devient la scène de l’œuvre. L’Electronic Disturbance Theater transforme le « sit-in » en action connectée avec FloodNet, en solidarité avec les zapatistes ; c’est un cas de désobéissance numérique, pas une simple prouesse formelle. Le Critical Art Ensemble, The Yes Men et d’autres déplacent encore cette logique vers les faux sites, les identités empruntées et la critique des institutions.
Aujourd’hui, !Mediengruppe Bitnik poste une caméra à Julian Assange, Forensic Architecture reconstitue des violences à partir de traces dispersées, et Trevor Paglen rend visibles des infrastructures de surveillance. Le hacking devient une méthode d’enquête et de mise en scène : on n’attaque plus seulement un dispositif, on révèle les règles politiques qu’il faisait passer pour naturelles.
La frontière : désobéir, partager, rendre des comptes
Aaron Swartz incarne un versant tragique de cette question : rendre des connaissances accessibles peut heurter de plein fouet le régime de propriété des archives scientifiques. D’autres gestes, comme les attaques perturbatrices d’Anonymous ou de LulzSec, rappellent au contraire que la théâtralité et le pouvoir de nuisance ne suffisent pas à fonder une noblesse. J’emploie ce mot pour désigner une exigence, non un statut : rendre les systèmes lisibles, élargir les libertés, et accepter la discussion publique sur les effets de ses actes.

Avec l’IA, qui possède le geste ?
L’intelligence artificielle rend l’analyse de Wark brusquement contemporaine. Nos gestes, nos images et nos textes alimentent des modèles ; quelques entreprises possèdent la puissance de calcul, les données organisées, les interfaces et les canaux qui les distribuent. La création circule, sa valeur se concentre. La question hacker n’est donc pas seulement « peut-on détourner un modèle ? », mais « qui peut en examiner les règles, contester ses catégories et choisir ce qu’il prélève ? »
Des artistes agissent déjà sur cette frontière. Adam Harvey teste avec CV Dazzle des apparences qui perturbent la détection des visages ; Zach Blas fabrique des masques collectifs qui refusent la réduction biométrique ; James Bridle explore les limites de la voiture autonome. Plus récemment, Glaze et Nightshade cherchent à redonner aux créateurs une prise sur l’usage de leurs images dans l’entraînement des modèles. Ces projets ne constituent pas une recette universelle contre la reconnaissance faciale ou l’IA : ils sont des expériences situées, dont l’efficacité dépend des systèmes et du contexte.
Projet : une machine à élucider les règles
Je voudrais prolonger cette histoire par un logiciel piloté par l’IA. On lui soumettrait une situation concrète — par exemple la reconnaissance des visages dans l’espace public. La machine aiderait d’abord à dresser la carte des règles : normes techniques, données utilisées, acteurs, contrats, lois, habitudes, intérêts économiques, points de contrôle et zones d’opacité. Chaque affirmation serait reliée à une source et à son degré d’incertitude. Puis elle proposerait plusieurs endroits où une intervention pourrait changer la situation.
Dans le cas de la reconnaissance faciale, cette recherche pourrait ouvrir trois voies : expérimenter, avec des volontaires et un cadre légal, des formes visuelles, lumineuses ou gestuelles dont on mesure réellement les effets ; rendre les biais et les erreurs du dispositif publiquement discutables ; inventer un protocole institutionnel qui limite son usage ou ouvre un droit effectif à la contestation. Le « hack » décisif serait peut-être un masque. Ce serait peut-être un audit, une règle d’achat public, ou la preuve que le système doit être retiré.
Le logiciel conserverait les hypothèses rejetées autant que les idées prometteuses. Il montrerait comment un problème change lorsqu’on change de point de vue : artiste, usager, ingénieur, juriste, agent public, personne surveillée. Il ne fournirait ni intrusion automatique ni garantie magique d’invisibilité. Sa fonction serait d’ouvrir la boîte noire des contraintes et de rendre pensables d’autres agencements.
« Mon crime, c’est ma curiosité » deviendrait alors une méthode de création : ne pas accepter les règles comme un paysage, mais apprendre à les voir assez précisément pour pouvoir en inventer d’autres.




