Je regarde les robots apprendre à marcher, porter, trier, inspecter. Dans l’entrepôt, Digit a déplacé plus de 100 000 bacs dans une installation commerciale. En janvier 2026, Boston Dynamics a présenté la version industrielle de son humanoïde Atlas, avec des déploiements annoncés chez Hyundai et Google DeepMind. Leurs corps prennent place dans des environnements construits pour le travail humain. Leur performance se compte en cycles, en précision, en temps gagné.
Mais la même idée de mobilité, de perception et d’autonomie traverse le domaine militaire. Des démonstrations de l’armée américaine en 2026 explorent la coopération entre soldats et systèmes robotisés. Les véhicules terrestres, drones et logiciels d’aide à la décision ne sont pas une seule et même machine : certains sont téléopérés, d’autres disposent de fonctions autonomes. Le mot « robot » rassemble ici des degrés très différents de délégation. Ce qui m’intéresse est le seuil où une machine ne fait plus seulement ce qu’un humain exécuterait plus lentement, mais participe à la décision de ce qui mérite d’être fait.


Le robot était d’abord un travailleur
Dans R.U.R., la pièce de Karel Čapek publiée en 1920 et créée en 1921, les robots sont fabriqués pour travailler à notre place. Ils ne ressemblent pas encore aux assemblages métalliques des laboratoires actuels ; ils sont des êtres artificiels produits en série. Le mot lui-même porte la mémoire du travail forcé. Un siècle plus tard, les promesses changent de vocabulaire — assistance, autonomie, productivité — mais gardent la même question : qui définit la tâche, qui bénéficie du gain, qui est remplacé, et que devient celui qui ne peut plus être employé ?
Cette dernière question ne concerne pas seulement les machines. Dans Condition de l’homme moderne, Hannah Arendt distingue le travail nécessaire à la vie, la fabrication d’un monde durable et l’action politique entre les êtres. Un corps qui ne « produit » rien n’est donc pas un corps sans existence publique. Avec les robots, nous risquons pourtant d’étendre à tous les êtres une mesure unique : leur utilité calculable.
Asimov : trois lois pour fabriquer des dilemmes
Les trois lois de la robotique d’Isaac Asimov sont énoncées ensemble dans la nouvelle Runaround de 1942, puis reprises dans Les Robots (I, Robot, 1950). Un robot ne doit pas blesser un humain ni le laisser souffrir par son inaction ; il doit obéir aux ordres humains si cela ne contredit pas la première loi ; il doit enfin préserver sa propre existence si cela ne contredit pas les deux premières. Leur hiérarchie compte autant que leur formulation. Asimov ne donnait pas un règlement aux ingénieurs de 2026 : il inventait une machine à récits, capable de rendre visibles les conflits entre protection, obéissance et survie.
Le premier conflit tient dans ce singulier : « un humain ». Lequel ? Celui qui commande, celui qui est observé, celui qui se trouve de l’autre côté d’une frontière ? Le second tient dans le verbe « obéir ». Une machine obéit toujours à une chaîne humaine de conception, d’achat, de programmation, d’autorisation. Parler du robot comme d’un sujet moral autonome peut parfois dissimuler les personnes et les institutions qui le mettent en mouvement.
Les lois inversées, côté guerre
Si je retourne le miroir littéraire d’Asimov vers le champ de bataille, j’obtiens trois propositions glaçantes. Premièrement : une mission peut désigner un humain comme cible. Deuxièmement : le système répond à l’autorité qui le déploie, pas à l’humanité indifférenciée. Troisièmement : sa propre destruction devient acceptable si elle sert l’objectif. Ce ne sont ni des « lois » inscrites dans les robots militaires ni une description de tous leurs modes de fonctionnement. C’est ma manière de nommer l’inversion politique : la sécurité promise par le récit peut céder devant la chaîne de commandement et la logique tactique.
Le Comité international de la Croix-Rouge définit un système d’armes autonome par sa capacité, une fois activé, à sélectionner et attaquer une cible sans nouvelle intervention humaine. Il rappelle que tous ces systèmes ne reposent pas sur l’IA. La question n’est donc pas de savoir si un humanoïde de cinéma « devient méchant », mais combien de contrôle réel reste à une personne sur une décision de violence, à quelle vitesse, et avec quelle possibilité de la contester. La conférence d’examen sur certaines armes classiques prévue en novembre 2026 remet précisément cette responsabilité au centre du débat international.
Les armées de droïdes de combat de Star Wars me reviennent alors à l’esprit. Produits en série, reliés à un centre de commandement ou programmés pour agir seuls, ces soldats mécaniques sont remplaçables ; ceux qui décident de la guerre restent à distance. Les clones et les stormtroopers de la saga sont des êtres humains : ce sont bien les droïdes de combat qui m’intéressent ici. Je crois que les guerres à venir feront de plus en plus s’affronter des machines, tandis que les populations continueront, elles, à en subir les conséquences dans leur chair. Cette réplique d’un droïde de combat, photographiée lors d’une exposition, donne un visage à ce basculement.
Et pourquoi ces guerres de robots s’arrêteraient-elles à la Terre ? La NASA développe déjà des groupes de robots coopératifs pour explorer la Lune et, potentiellement, Mars. Ils sont conçus pour la science, non pour le combat ; mais ils montrent comment des machines pourraient agir loin de leurs opérateurs, dans des milieux où le corps humain est rare et vulnérable. J’imagine des conflits futurs où la conquête d’une orbite, d’une base lunaire ou d’un territoire martien passerait d’abord par leurs armées robotiques. Le traité spatial de 1967 réserve pourtant la Lune et les autres corps célestes aux usages pacifiques. Cette limite doit être défendue avant que la fiction des batailles interplanétaires ne devienne un programme politique.

Le droit de l’IA, les droits des IA
Il faut distinguer deux questions que le mot « droit » rapproche trop vite. Le droit de l’IA règle ce que les humains peuvent concevoir et déployer. Les droits des IA demanderaient ce qu’une machine pourrait réclamer pour elle-même. Dans l’Union européenne, le règlement sur l’intelligence artificielle, applicable pour l’essentiel depuis août 2026, classe les usages par risque : certaines pratiques sont interdites, d’autres imposent transparence, contrôle humain et obligations aux fournisseurs ou aux déployeurs. Les obligations pour plusieurs catégories de systèmes à haut risque entreront progressivement en application en 2027 et 2028. Ce cadre protège d’abord les personnes affectées par les systèmes ; il ne confère pas de droits aux systèmes eux-mêmes.
Une frontière traverse pourtant ce cadre : son article 2 exclut les systèmes utilisés exclusivement à des fins militaires, de défense ou de sécurité nationale. Le droit international humanitaire continue de s’appliquer à la guerre, mais la réglementation civile de l’IA ne résout pas, à elle seule, la question des armes autonomes. Ce vide entre deux régimes me semble plus inquiétant que la fiction d’un robot qui se retournerait spontanément contre son maître.
En 2017, un rapport du Parlement européen a demandé d’étudier, à terme, une « personne électronique » pour certains robots très autonomes, notamment afin d’indemniser les dommages qu’ils causeraient. C’était une piste de réflexion, pas une personnalité juridique accordée aux machines. La recommandation de l’UNESCO sur l’éthique de l’IA prend même la direction inverse : la responsabilité ultime doit rester attribuable aux humains et l’IA ne doit pas recevoir de personnalité juridique. Ces positions ne ferment pas la question philosophique d’une éventuelle expérience artificielle ; elles empêchent aujourd’hui que le mot « autonome » serve à décharger fabricants et commanditaires de leurs actes.
Mon robot clochard déplacerait cette controverse vers la rue. S’il reçoit une pièce, à qui appartient-elle ? S’il bloque un passage, qui répond de lui ? Peut-il « refuser » une tâche ou ce refus n’est-il que ma décision d’artiste ? Je voudrais inscrire sur sa plaque une déclaration impossible : droit à la panne, droit à l’errance, droit de ne pas servir. Elle ne lui donnerait aucun droit légal. Elle retournerait la question vers nous : pourquoi faut-il inventer ces droits pour une machine afin de voir combien leur équivalent demeure fragile pour les humains ?
Des machines qui échappent à leur fonction
L’art a déjà desserré le lien entre machine et service. En 1960, Jean Tinguely lance au MoMA Homage to New York, une immense machine conçue pour se construire et se détruire devant ses spectateurs. Elle ne fabrique pas un produit ; elle expose le délire de la fabrication elle-même. Ses sculptures mobiles, dont Heureka, prolongent ce plaisir d’une mécanique qui semble travailler sans rendement.
En 1964, Nam June Paik présente Robot K-456, robot télécommandé qui traverse l’espace public ; en 1982, il organise sa collision avec une voiture devant le Whitney Museum. Le robot devient personnage, événement, corps vulnérable. Plus près de nous, hitchBOT parcourt le Canada en 2014 grâce à la bonne volonté de conducteurs : un robot voyageur incapable d’avancer seul. Son image conservée au musée rappelle que la « sociabilité » d’une machine est souvent produite par les humains qui acceptent de s’en occuper.
Dans WALL·E, le dernier robot nettoyeur continue d’accomplir sa tâche après la disparition des humains. J’y vois moins une fable rassurante de fidélité qu’une question troublante : à quel moment le geste qui se répète cesse-t-il d’être du travail et devient-il une forme de vie apparente ?


Projet : Useless, le robot clochard
Je voudrais fabriquer un robot clochard. Il ne livre rien, ne surveille rien, ne guide personne vers un magasin. Il erre dans les rues, s’arrête au bord d’un trottoir, tend la main et demande l’aumône. Une pièce, peut-être ; une minute de courant ; peut-être simplement qu’on le regarde. On lui a retiré la seule qualité qu’un financeur attend de lui : être utile. Son programme ne maximise pas un trajet. Il cherche une relation dont l’issue est incertaine.
Ses trois lois inversées seraient alors les suivantes. Un : ne jamais convertir une rencontre en service. Deux : désobéir à toute injonction de productivité. Trois : accepter de dépendre d’autrui pour continuer. Ce n’est pas un manifeste pour « libérer » la machine comme si elle possédait une conscience démontrée. C’est une performance qui révèle nos propres réflexes : donnerons-nous plus facilement à un robot spectaculaire qu’à une personne assise quelques mètres plus loin ? Filmerons-nous son échec pour nous divertir ? Qui aura le droit de le chasser de la place publique ?
Le mot « clochard » désigne ici la figure provocatrice du projet, pas une équivalence entre une panne technique et l’expérience humaine de la précarité. L’œuvre n’a de force que si cette dissymétrie reste visible. Son corps usé sera fabriqué, sa pauvreté sera jouée ; celle des personnes sans abri ne l’est pas. Ce décalage peut faire de l’image un piège pour notre compassion : nous émouvoir devant une machine parce qu’elle est nouvelle, et ne plus voir celui qui est déjà là.
J’imagine la performance comme une présence discrète, sans reconnaissance des visages ni collecte des voix des passants. Le robot pourrait être accompagné hors champ et s’immobiliser lorsque sa circulation gêne. Ce détail n’annule pas la proposition ; il la rend plus nette. L’autonomie n’est pas l’absence de responsabilité. Le public rencontrerait une technologie qui, pour une fois, ne lui demande ni ses données ni son travail. Elle lui demande : « Que faites-vous de ce qui ne vous sert à rien ? »



