28 septembre 2026 · PAR DAVID GUEZ

Le robot clochard : les lois inversées d’Asimov

Les robots entrent dans les entrepôts et les armées. Entre les lois d’Asimov, le droit qui encadre l’IA et la question des droits des IA, j’imagine Useless : un robot clochard qui erre, tend la main et ne rend aucun service. Que révèle notre compassion pour une machine inutile de notre manière de regarder les humains ?

Le robot clochard : les lois inversées d’Asimov
Useless, le robot clochard — image de conception créée avec une IA pour ce projet de David Guez, 2026.

Je voudrais fabriquer un robot qui ne travaille pas. Il erre, tend la main et demande l’aumône. Dans un siècle qui mesure les machines à leur utilité, ce geste apparemment absurde pourrait être ce qu’un robot a de plus révélateur à faire.

Un corps conçu pour servir

De R.U.R. de Karel Čapek aux humanoïdes des entrepôts, le robot naît comme travailleur. Ses progrès se comptent en tâches accomplies, en heures gagnées et en corps remplacés. Dans le même temps, les systèmes militaires étendent sa mobilité et sa perception à une autre économie : la sélection et la poursuite des cibles. Leurs degrés d’autonomie diffèrent, mais une question demeure. Qui décide de la fonction d’une machine, et qui subit les conséquences de son emploi ?

Hannah Arendt distinguait le travail, la fabrication d’un monde et l’action politique. Cette distinction importe ici : un être qui ne produit rien n’est pas pour autant sans place parmi nous. Que se passe-t-il lorsque nous rapportons aux vies humaines le langage de la performance conçu pour les machines ?

Le miroir d’Asimov, retourné

Les trois lois d’Asimov étaient un dispositif littéraire, non une norme de sécurité. Un robot doit protéger un humain, obéir aux ordres si ceux-ci ne mettent personne en danger, puis se préserver si cela ne contredit pas les deux premières lois. Leur force tient aux dilemmes qu’elles produisent : quel humain protéger, quel ordre suivre, et qui répond du résultat ?

Sur un champ de bataille, j’y vois une inversion politique : une mission peut désigner un humain comme cible ; la machine répond à l’autorité qui la déploie ; sa destruction est acceptable si l’objectif est atteint. Ce ne sont pas des instructions installées dans tous les robots militaires. Elles révèlent l’écart entre la fiction protectrice et la chaîne réelle de commandement. Le Comité international de la Croix-Rouge demande, lui, quel contrôle humain peut encore s’exercer sur l’usage de la force.

Le droit de ne pas être utile ?

Le droit qui encadre l’IA et les droits que pourrait revendiquer une IA sont deux questions distinctes. Le règlement européen organise les usages humains de ces systèmes ; il ne leur accorde pas de personnalité juridique. Les usages militaires et de défense échappent à son cadre ordinaire. Je cherche moins à déclarer le robot « personne » qu’à rendre visibles ceux qui le conçoivent, le déploient et le commandent.

L’art a déjà construit des machines qui échappent à leur fonction : Homage to New York de Jean Tinguely se détruisait ; Robot K-456 de Nam June Paik devenait un personnage public maladroit. Mon Useless suivrait une voie plus discrète. Il ne livrerait rien, ne surveillerait personne et ne recueillerait ni visages ni voix. Il demanderait une pièce, une minute de courant, peut-être seulement un regard. Un humain resterait responsable de sa présence dans la rue.

Ses trois lois inversées seraient : ne jamais convertir une rencontre en service ; refuser l’injonction à produire ; accepter de dépendre d’autrui. Donnerions-nous plus volontiers à cette nouveauté spectaculaire qu’à une personne assise quelques mètres plus loin ? La pauvreté du robot serait jouée ; la précarité humaine ne l’est pas. L’œuvre commence précisément dans cet écart inconfortable. Elle nous demande : que faisons-nous de ce qui ne nous sert à rien ?

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