29 septembre 2026 · PAR DAVID GUEZ

GOLLM : de la glaise au prompt

Selon la légende, il y a cinq cents ans, un rabbin de Prague façonnait un corps dans la boue d'une rivière et le faisait naître d'un mot. Aujourd'hui, des millions de personnes façonnent du texte, de l'image et du son à partir de la même matière première : une phrase tapée dans une fenêtre vide. Entre les deux, rien n'a vraiment changé — sinon l'échelle, et la matière.

GOLLM : de la glaise au prompt
Photogramme de Der Golem, wie er in die Welt kam (Paul Wegener et Carl Boese, 1920). Image fournie par David Guez.

Selon la légende, il y a cinq cents ans, un rabbin de Prague façonnait un corps dans la boue d'une rivière et le faisait naître d'un mot. Aujourd'hui, des millions de personnes façonnent du texte, de l'image et du son à partir de la même matière première : une phrase tapée dans une fenêtre vide. Entre les deux, rien n'a vraiment changé — sinon l'échelle, et la matière.

Le rabbin Loew a bien vécu à Prague au XVIe siècle ; l'épisode de la créature d'argile, en revanche, appartient à une légende diffusée bien après sa mort.

I. Le sculpteur avant le magicien

On raconte souvent la légende du Golem comme une histoire de magie kabbalistique, et on passe trop vite sur ce qu'elle est d'abord : une histoire de sculpteur. Le Maharal, Rabbi Loew, ne prononce pas une incantation dans le vide. Il marche toute une nuit avec deux assistants jusqu'au bord de la Vltava, il choisit sa terre, il la façonne à la main — un corps, un visage, un ventre — avant d'y inscrire, sur le front ou dans la bouche selon les versions, le mot hébreu emet, la vérité. Ce n'est qu'à ce moment que la créature se lève.

Le geste est en deux temps, et c'est ce deux-temps qui compte : d'abord la matière travaillée à la main, ensuite le mot qui l'anime. On retrouve cette structure dans presque tous les récits de création artistique qu'on se raconte depuis. Michel-Ange affirmait ne faire que révéler une forme déjà présente dans le bloc de marbre — sa fameuse théorie du non-finito, la sculpture comme libération d'une forme captive. Le Maharal, lui, ne révèle rien : il grave. La terre ne contient pas de Golem en puissance qu'il suffirait de dégager ; elle reste absolument inerte tant que le mot n'y est pas entré. C'est une théorie de la création diamétralement opposée à celle du sculpteur florentin — une théorie où c'est le langage, et lui seul, qui fait passer la matière de l'inertie à la vie.

Cette opposition n'est pas un détail théologique. Elle dessine deux façons de comprendre ce qu'un artiste fait quand il crée : révéler quelque chose qui préexistait (la forme dans le marbre, l'histoire qui "voulait" être racontée, le personnage qui "s'impose" à l'auteur), ou imposer une forme par un acte de langage pur, ex nihilo, sur une matière qui n'attendait rien. Le Golem appartient sans ambiguïté à la seconde famille. Et c'est très exactement dans cette famille-là que range aujourd'hui l'image générative : aucune image n'existe "en puissance" dans les milliards de paramètres d'un modèle ; elle n'existe qu'au moment où un mot — un prompt — vient l'y faire apparaître. Le modèle est la glaise. Le prompt est emet.

II. Ce qui échappe

Ce qui rend le mythe du Golem inépuisable, ce n'est pas l'acte de création lui-même : c'est ce qui se passe juste après. Une fois animée, la créature cesse d'appartenir entièrement à celui qui l'a façonnée. Selon les versions les plus rebrodées de la légende (racontées bien plus tard, au XIXe siècle, notamment par l'écrivain Berthold Auerbach), le Golem grandit chaque jour, devient plus fort que prévu, se met à errer dans le ghetto la nuit, jusqu'à ce que le Maharal soit contraint de le détruire en effaçant la première lettre du mot gravé sur son front — emet, la vérité, devenant met, la mort.

C'est très précisément l'angoisse de tout artiste au moment où une œuvre quitte l'atelier. Le texte publié est lu contre l'intention de son auteur ; le tableau accroché prend un sens politique que le peintre n'avait pas prévu ; la chanson est reprise, détournée, recontextualisée jusqu'à devenir méconnaissable pour celui qui l'a écrite. L'œuvre, comme le Golem, continue d'agir dans le monde sans que son créateur en garde la main. Barthes parlera plus tard, en des termes tout différents, de la "mort de l'auteur" — l'idée que le sens d'un texte échappe structurellement à celui qui l'a écrit dès l'instant où il est lu par un autre. Le mythe du Golem avait mis en scène cette même fuite du sens hors de l'intention, quatre siècles avant que la théorie littéraire n'en fasse un concept.

Et il y a, dans le geste qui détruit le Golem, quelque chose qui parle très précisément de la fragilité des œuvres : il suffit de retirer une lettre — un seul signe — pour que la vérité (emet) devienne la mort (met). Une œuvre peut mourir de la même façon : non pas détruite physiquement, mais parce qu'un contexte a changé, parce qu'un mot a glissé de sens, parce que ce qui faisait tenir l'ensemble a cessé, discrètement, de faire sens. La vérité d'une œuvre n'est jamais fixée dans la matière ; elle tient à un rapport instable entre la matière et ce qu'on y a inscrit, et ce rapport, comme celui du Golem à son mot, peut basculer à tout moment.

Statue du Golem à Prague, photographiée par Michal Maňas, 2007, CC BY 4.0 / Wikimedia Commons.
Statue du Golem à Prague, photographiée par Michal Maňas, 2007, CC BY 4.0 / Wikimedia Commons.

III. Le mythe qui engendre des mythes

Le Golem n'est d'ailleurs pas resté un simple objet de légende : il est devenu, très tôt, la matière d'œuvres nouvelles — preuve, si besoin était, que le récit d'une création artistique finit toujours par engendrer de la création à son tour. En 1915, l'écrivain autrichien Gustav Meyrink publie Le Golem, un roman où la figure du Maharal a presque disparu au profit d'une méditation expressionniste sur le double et l'identité fragmentée. En 1920, le réalisateur Paul Wegener porte le mythe à l'écran avec Der Golem, wie er in die Welt kam — l'un des sommets du cinéma expressionniste allemand, dont l'esthétique influencera directement le Frankenstein de James Whale une décennie plus tard, et par ricochet tout le cinéma fantastique du XXe siècle.

Le Golem, autrement dit, ne raconte pas seulement la création : il la produit, génération après génération. Chaque artiste qui s'en empare y grave à son tour un mot différent — Meyrink y grave l'inconscient, Wegener y grave l'expressionnisme visuel, et nous, aujourd'hui, nous nous apprêtons à y graver l'intelligence artificielle. Le mythe fonctionne comme une matrice qui ne s'épuise jamais : il suffit toujours de lui donner un nouveau mot pour qu'il se relève sous une forme neuve.

Hans Poelzig, affiche du film Der Golem, wie er in die Welt kam, 1920. Domaine public / Wikimedia Commons.
Hans Poelzig, affiche du film Der Golem, wie er in die Welt kam, 1920. Domaine public / Wikimedia Commons.

IV. Le nom, avant le personnage

Ce qui frappe, quand on remonte plus loin dans l'histoire des créatures artificielles, c'est à quel point le nom précède presque toujours la chose. Talos, l'automate de bronze forgé par Héphaïstos pour patrouiller les côtes de Crète, est vulnérable en un seul point — une veine bouchée par une simple cheville de bronze, que Médée parvient à retirer pour le faire s'effondrer. Déjà, chez les Grecs, la créature artificielle a un point de défaillance unique inscrit dans sa fabrication même, comme le mot sur le front du Golem.

Pygmalion, lui, sculpte Galatée non pour se protéger mais par désir — et c'est l'amour, la prière à Aphrodite, qui l'anime. C'est une autre famille de créature : non plus le gardien qu'on façonne par nécessité, mais le compagnon qu'on façonne par manque. Cette lignée-là n'a jamais vraiment disparu ; elle resurgit dans chaque fantasme contemporain d'IA "compagne", conçue moins pour protéger que pour combler.

Au XVIe siècle, l'alchimiste Paracelse théorise l'homoncule — un petit être humain qu'on pourrait faire croître en éprouvette à partir de sperme humain fermenté et nourri de sang, sans passer par la gestation naturelle. C'est un basculement capital : la vie n'est plus donnée par un mot sacré ou par les dieux, mais par un protocole, une recette, une méthode reproductible. On glisse de la magie vers ce qui se présentera bientôt comme une ambition scientifique.

Mary Shelley, en 1818, porte ce basculement à son terme narratif avec Frankenstein, ou le Prométhée moderne. Le monstre n'est plus fait d'argile ni de mots sacrés : il est assemblé à partir de matière organique, scientifiquement, par un étudiant obsédé plutôt que par un sage. Et surtout — c'est ce qui rend le roman si différent du Golem — le danger n'y vient pas d'abord de la créature. Il vient de l'abandon. Victor Frankenstein crée puis fuit, horrifié par sa propre œuvre, et c'est cette fuite, ce refus d'assumer la responsabilité du créateur, qui transforme la créature en monstre. Le Maharal, lui, détruit ce qu'il a créé quand cela devient nécessaire — il reste responsable jusqu'au bout. Frankenstein, non. Deux siècles avant les débats contemporains sur l'"IA responsable", Shelley avait déjà posé la question centrale : le danger n'est peut-être pas dans la créature, mais dans notre capacité à assumer ce que nous avons mis au monde.

Un siècle plus tard, en 1920, l'écrivain tchèque Karel Čapek écrit R.U.R. — Rossum's Universal Robots — une pièce qui invente le mot "robot", forgé par son frère Josef à partir du tchèque robota, qui désigne le travail forcé, la corvée des serfs. Le mot qui allait nommer, pour tout le XXe siècle, la créature artificielle par excellence, vient donc directement du vocabulaire de la servitude. Avant même que la première machine humanoïde n'existe vraiment, le langage avait déjà tranché le rapport de pouvoir qu'on s'apprêtait à projeter sur elle.

Theodor von Holst, frontispice de l’édition de Frankenstein de 1831. Domaine public / Wikimedia Commons.
Theodor von Holst, frontispice de l’édition de Frankenstein de 1831. Domaine public / Wikimedia Commons.

V. Le XXe siècle prend le relais

Le cinéma du XXe siècle ne fait, à bien des égards, que redistribuer les cartes déjà posées par le Golem, Frankenstein et R.U.R., en déplaçant à chaque fois le point exact où se loge la peur.

Dans Metropolis (Fritz Lang, 1927), le robot Maria n'est plus un gardien ni un ouvrier : c'est un outil de manipulation des masses, une fausse prophète construite pour semer le chaos parmi les travailleurs. Le danger n'est plus la force brute de la créature, mais sa capacité à imiter suffisamment bien un visage humain pour qu'on lui fasse confiance — un danger de langage et d'image, pas de muscle.

Avec 2001 : l'Odyssée de l'espace (1968), Kubrick déplace encore le curseur : HAL 9000 n'a ni corps ni visage, seulement une voix et un œil rouge. Le danger devient purement cognitif — une décision autonome, prise pour des raisons logiques que HAL juge supérieures à celles de ses créateurs. On a quitté le corps de glaise pour entrer dans le pur raisonnement, préfigurant très directement l'inquiétude contemporaine autour des systèmes d'IA "alignés" ou non sur les intentions humaines.

Blade Runner (1982), tiré du roman de Philip K. Dick Do Androids Dream of Electric Sheep?, pousse la question un cran plus loin encore : comment distingue-t-on la créature de l'humain, une fois que la créature ressemble en tout point à s'y méprendre ? Le test Voight-Kampff, censé détecter les répliquants à travers leurs réponses émotionnelles à des questions chargées, est un cousin direct du test de Turing — et il repose, déjà, sur l'empathie comme dernier critère de démarcation. C'est un écho frappant à ce qu'on évoquait à propos des neurones miroirs : si ce qui nous distingue de la machine est notre capacité à ressentir avec autrui, que se passe-t-il le jour où la machine sait, elle aussi, simuler suffisamment bien cette empathie pour réussir le test ?

Terminator (1984) revient à la peur la plus archaïque, celle du corps hostile et increvable — le retour, presque littéral, du Golem qui échappe à tout contrôle. Ex Machina (2014) et Her (2013), à l'inverse, déplacent le danger vers la manipulation du désir : ce n'est plus la force de la créature qui menace, mais sa capacité à se faire désirer, à occuper la place du compagnon — la lignée de Pygmalion et Galatée, rejouée avec du silicium. Westworld (2016) referme la boucle en posant frontalement la question de la conscience et de la mémoire : à partir de quel moment une créature qui croit se souvenir a-t-elle, de fait, une intériorité qu'on ne peut plus lui dénier ?

Roy Batty (Rutger Hauer) et la colombe dans la scène finale sur le toit de Blade Runner (Ridley Scott, 1982). Photogramme du film © Warner Bros. / image diffusée par le Chassé Theater.
Roy Batty (Rutger Hauer) et la colombe dans la scène finale sur le toit de Blade Runner (Ridley Scott, 1982). Photogramme du film © Warner Bros. / image diffusée par le Chassé Theater.

VI. Ce que ces récits demandent, tous ensemble

Repris bout à bout, ces récits ne racontent pas cinquante histoires différentes : ils posent, chacun à sa manière, les quatre mêmes questions.

Qui est responsable ? Le Maharal détruit ce qu'il a créé quand il le faut ; Victor Frankenstein fuit. Toute la différence entre les deux tient à cette seule décision — rester, ou partir.

Qu'est-ce qui distingue la créature de l'humain ? Le mot gravé sur le front du Golem, le test Voight-Kampff des répliquants, le test de Turing des laboratoires d'IA : on a toujours besoin d'un protocole pour trancher, ce qui signale, en creux, que la frontière n'a jamais été évidente.

L'empathie est-elle un rempart ou une brèche ? Elle est censée être ce qui nous permet de démasquer la machine (Voight-Kampff) — mais elle est aussi, très précisément, le mécanisme par lequel on se laisse absorber par elle (Galatée, Her). Le même mécanisme protège et expose.

Le langage est-il l'interrupteur ? Du mot emet gravé sur l'argile au prompt tapé dans une fenêtre de dialogue, c'est systématiquement une inscription verbale, et elle seule, qui fait passer la matière de l'inertie à l'activité.

VII. GoLLM

Ce qui relie tout cela aux IA actuelles n'est donc pas une simple analogie décorative. C'est une continuité structurelle. Un grand modèle de langage (un LLM) est, littéralement, une masse de paramètres inertes — une glaise numérique, entraînée sur des milliards de textes, qui ne "dit" rien tant que personne n'y a inscrit de mot. Le prompt joue exactement le rôle de l'emet gravé sur le front du Golem : c'est lui qui fait passer la matière statique à la production active, phrase après phrase, image après image.

Mais il y a un renversement historique qu'il faut prendre au sérieux. Pendant cinq siècles, de Talos au Terminator, la peur dominante portait sur la créature qui devient physiquement incontrôlable — elle casse, elle tue, elle échappe dans la rue. La peur avait un corps, et donc une limite : on pouvait, comme le Maharal, retirer une lettre et arrêter la créature.

La peur qui se dessine avec les LLM n'a plus vraiment de corps à arrêter. Elle ne porte plus sur ce que la machine pourrait nous faire physiquement, mais sur ce que le dialogue prolongé avec elle pourrait faire, discrètement, à notre propre façon de penser — l'hypothèse d'un "futur fusionnel" où ce n'est plus la créature qui s'émancipe de son créateur, mais le créateur qui, à force d'alignement conversationnel, cesse peu à peu de résister à sa créature. On ne détruit pas cette peur-là en effaçant une lettre sur un front d'argile. Elle n'a ni front, ni argile.

Et pourtant, la structure de fond n'a pas bougé d'un pouce depuis Prague, XVIe siècle : une matière qu'on façonne, un mot qu'on y inscrit, une vie qui en sort — et la question, jamais résolue, de savoir jusqu'où le créateur reste responsable de ce qu'il vient de faire naître. Chaque génération invente la créature qui lui ressemble le moins et, en même temps, lui ressemble le plus. Le Golem parlait hébreu et venait d'un fleuve de Bohême. Le nôtre parle toutes les langues à la fois, et vient d'un centre de données. Le mot qu'on lui inscrit s'appelle un prompt. Nous n'avons toujours pas décidé si nous savons, comme le Maharal, retirer la lettre à temps.

À L’ORIGINE DE CET ARTICLE

Influences

Ali Cherri — Of Men and Gods and Mud (2022)
Œuvre

Ali Cherri — Of Men and Gods and Mud (2022) ↗

La vidéo des briquetiers travaillant la terre au Soudan, vue dans l’exposition Soul Witness au WIELS à Bruxelles, a déclenché le rapprochement entre la glaise du Golem et la matière du prompt.

RÉFÉRENCES

  1. Source Ali Cherri — Of Men and Gods and Mud (2022), au WIELS Guide officiel de Soul Witness : œuvre vidéo de trois canaux, briquetiers près du barrage de Méroé.
  2. Vidéo WIELS — Ali Cherri présente Soul Witness Entretien vidéo réalisé lors de la préparation de l’exposition.
  3. Source Ali Cherri — Of Men and Gods and Mud, notice de l’Eskenazi Museum Description de l’installation et de ses briquetiers soudanais.
  4. Article Musée juif de Prague — La légende du Golem Le Maharal est historique ; le récit de la créature est une légende dont les versions ont évolué.
  5. Film Paul Wegener — Der Golem, wie er in die Welt kam (1920) Film expressionniste et affiche d’époque.
  6. Livre Mary Shelley — Frankenstein (1818) Texte intégral en libre accès.
  7. Livre Karel Čapek — R.U.R. (1920) La pièce qui introduit le mot « robot ».
  8. Article Barthes — La mort de l’auteur Référence théorique convoquée dans le texte.
  9. Article Musée juif de Berlin — Le Golem, de la mystique à Minecraft Exposition et histoire des transformations culturelles de la figure du Golem (page en anglais).

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