29 septembre 2026 · PAR DAVID GUEZ

GOLLM : de la glaise au prompt

Selon la légende, il y a cinq cents ans, un rabbin de Prague façonnait un corps dans la boue d'une rivière et le faisait naître d'un mot. Aujourd'hui, des millions de personnes façonnent du texte, de l'image et du son à partir de la même matière première : une phrase tapée dans une fenêtre vide. Entre les deux, rien n'a vraiment changé — sinon l'échelle, et la matière.

GOLLM : de la glaise au prompt
Photogramme de Der Golem, wie er in die Welt kam (Paul Wegener et Carl Boese, 1920). Image fournie par David Guez.

Le Golem de Prague n'est pas qu'une histoire de magie : c'est d'abord un geste de sculpteur. Le rabbin Loew a existé ; ce geste, lui, appartient à une légende diffusée bien après sa mort. Dans ce récit situé au XVIe siècle, le Maharal façonne un corps dans l'argile de la Vltava avant d'y graver un mot, emet, "vérité" — c'est ce mot, et lui seul, qui anime la matière inerte. Deux théories de la création s'affrontent en germe ici : celle de Michel-Ange, pour qui l'artiste révèle une forme déjà présente dans le marbre, et celle du Maharal, pour qui rien ne préexiste — seul le langage fait passer la matière de l'inertie à la vie. C'est exactement cette seconde logique qu'on retrouve dans l'image générative : rien n'existe "en puissance" dans les paramètres d'un modèle ; tout naît du mot qu'on y inscrit, le prompt.

Ce qui rend le mythe inépuisable, c'est aussi ce qui suit la création : une fois animé, le Golem échappe à son créateur, erre, grandit trop, jusqu'à devoir être détruit — il suffit de retirer une lettre à emet pour obtenir met, la mort. C'est l'angoisse de tout artiste dès qu'une œuvre quitte l'atelier : elle continue d'agir dans le monde sans qu'on en garde le contrôle, et il suffit parfois d'un mot, d'un contexte qui glisse, pour qu'elle cesse de faire sens. Le mythe a d'ailleurs engendré ses propres œuvres — le roman de Gustav Meyrink (1915), le film expressionniste de Paul Wegener (1920), qui influencera à son tour Frankenstein.

Toute une lignée de créatures artificielles précède et prolonge le Golem : Talos, l'automate crétois à la vulnérabilité unique ; Pygmalion et Galatée, la créature façonnée par désir plutôt que par nécessité ; l'homoncule de Paracelse, où la vie devient protocole plutôt que magie ; le monstre de Frankenstein (1818), dont le vrai danger n'est pas la créature mais l'abandon de son créateur ; les robots de Karel Čapek (1920), dont le nom vient du tchèque robota, le travail forcé — la servitude inscrite dans le mot avant même que la machine existe.

Le cinéma du XXe siècle redistribue ensuite ces peurs sans en changer la structure : Maria, la fausse prophète de Metropolis ; HAL 9000, dont le danger est purement cognitif ; les répliquants de Blade Runner, démasqués par un test d'empathie qui n'est pas sans rappeler nos neurones miroirs ; Terminator, retour du corps increvable ; Ex Machina et Her, où la menace passe par le désir ; Westworld, qui pose frontalement la question de la conscience.

Tous ces récits posent en réalité les quatre mêmes questions : qui est responsable de la créature ? qu'est-ce qui la distingue de l'humain ? l'empathie protège-t-elle ou expose-t-elle ? et le langage est-il, chaque fois, l'interrupteur qui fait passer la matière inerte à l'activité ?

C'est ce dernier point qui relie tout cela aux LLM d'aujourd'hui. Un modèle de langage est une glaise numérique qui ne dit rien tant qu'aucun mot n'y a été inscrit — le prompt joue le rôle exact de l'emet gravé sur le front du Golem. Mais un renversement s'est produit : pendant cinq siècles, la peur portait sur la créature qui devient physiquement incontrôlable. Avec les LLM, elle porte sur ce que le dialogue prolongé pourrait faire, discrètement, à notre propre pensée — non plus la créature qui s'échappe, mais le créateur qui cesse peu à peu de résister. La structure, elle, n'a pas changé depuis Prague : une matière, un mot, une vie qui en sort — et la question, toujours ouverte, de savoir si nous saurons, le moment venu, retirer la lettre à temps.

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