1. Une revue est un lieu, pas seulement un support

Les revues qui ont accompagné le net.art et les arts des nouveaux médias n'ont pas seulement rendu compte des œuvres. Elles leur ont donné des lieux d'apparition, des interlocuteurs et parfois une forme. Une liste de diffusion pouvait accueillir une controverse ou une performance ; un site pouvait devenir archive ; un PDF pouvait être à la fois une exposition, une carte blanche et un objet à imprimer. L'histoire de ces revues raconte donc aussi celle des pratiques qu'elles ont permis de reconnaître.

La question revient avec l'intelligence artificielle. Des machines produisent désormais des textes, des images, du son et du code, ainsi que les discours qui les accompagnent. Une revue d'art ne peut se contenter d'aligner des créations faites avec les derniers outils. Elle doit inventer une manière de lire ces œuvres, d'en montrer les procédés, de discuter leurs conditions de production et de leur donner une durée. Pour chercher cette forme, je reviens d'abord à une aventure à laquelle j'ai participé : Poptronics. Je la mets ensuite en regard de Neural et d'autres expériences éditoriales qui ont façonné la culture numérique.

2. Poptronics : faire une place aux artistes dans le flux

Quand Annick Rivoire lance Poptronics en 2007, elle vient du journalisme et de la critique des nouveaux médias. Elle réunit autour d'elle des artistes, des journalistes et des critiques. Christophe Jacquet, dit Toffe, conçoit son identité visuelle ; Elisabeth Lebovici prend la rédaction en chef du pop'lab. Je participe à la conception du projet, notamment à la recherche de solutions et à la mise en place de ses spécifications. J'y contribue aussi comme artiste, à travers des cartes blanches. Ce mélange de rôles était essentiel : Poptronics ne regardait pas une scène créative depuis l'extérieur, elle se fabriquait avec ceux qui l'habitaient.

La revue avait le rythme d'un média en ligne, avec ses rubriques, ses annonces, ses découvertes et ses prises de position. Elle traversait l'art Internet, la musique électronique, les cultures hacktives, le graphisme, le jeu vidéo et les pratiques du faire soi-même. Mais elle savait aussi interrompre le flux. Le pop'lab ouvrait un espace de carte blanche où un artiste pouvait occuper le format éditorial à sa manière. Publié en PDF, lisible à l'écran et imprimable à la demande, il faisait passer une proposition d'un support à l'autre sans la réduire à une simple reproduction. J'ai été le premier artiste à l'investir avec Disque dur papier, comme le rappelle Poptronics. Un pop'lab de Toffe a ensuite montré jusqu'où cette forme hybride pouvait aller, entre magazine numérique et édition imprimée.

Cette liberté donnée à la forme distinguait Poptronics d'un simple agenda culturel. L'article, le son, le récit, l'intervention graphique et le PDF pouvaient cohabiter. La revue assumait qu'un artiste n'apporte pas seulement un sujet mais une façon de publier. Elle lui offrait un cadre collectif sans lui imposer un moule unique. Pour ses dix ans, l'« anarchive » imprimée a prolongé ce geste : des liens et des articles accumulés en ligne ont été repris comme une matière à recomposer sur papier. L'archive devenait elle-même une création, avec ses choix, ses écarts et ses réapparitions.

Ce que je retiens de Poptronics n'est donc pas seulement son attention précoce aux cultures numériques. C'est sa manière de réunir des compétences et des sensibilités différentes autour d'une revue capable de changer de support. Le papier n'y annulait pas le réseau ; il donnait à certaines expériences une autre vitesse de lecture et une présence que l'écran seul ne garantit pas.

La Maison flottante du Cneai, dans un reportage de Poptronics. Photographie : Poptronics.
La Maison flottante du Cneai, dans un reportage de Poptronics. Photographie : Poptronics.

3. Neural : l'imprimé comme interface du réseau

Neural naît à Bari en 1993, dans un autre paysage : celui des réseaux BBS, de la musique électronique et du cyberpunk italien. Alessandro Ludovico et Ivan Iusco choisissent la revue imprimée pour suivre des pratiques qui semblent pourtant appartenir aux écrans. Ce paradoxe est fécond. Les pages de Neural ne se bornent pas à décrire la culture numérique ; elles en rejouent les codes. La pagination en binaire, les effets optiques et les expérimentations graphiques font du magazine une interface à manipuler.

À partir de la fin des années 1990, Neural articule hacktivisme, musique électronique et art des médias. Ces domaines ne sont pas des rayons séparés : ils décrivent des façons voisines de détourner des outils, de construire des réseaux et de contester les usages prescrits de la technique. La revue circule en ligne et sur papier, dans plusieurs langues. Son premier numéro publiait déjà une traduction italienne d'Agrippa, le livre-poème de William Gibson : littérature, machine et édition se trouvaient réunies dès l'origine.

Neural devient aussi un point de jonction entre d'autres publications. Avec Mag.net, elle participe à un réseau de revues indépendantes qui échangent textes, idées et lecteurs au-delà de leurs pays d'origine. Une telle revue n'existe plus comme un titre isolé : elle devient une infrastructure de circulation. Son site suit les événements et les œuvres au présent, tandis que les numéros imprimés composent des ensembles plus lents. Les dossiers consacrés à la Chine, aux Amériques ou aux scènes situées hors des centres occidentaux montrent comment une ligne éditoriale peut déplacer sa propre géographie.

Les sujets récents de Neural, jusqu'au numéro 78, Voices, Humans, Machines, prolongent cette histoire. L'intelligence artificielle y entre dans une culture critique de la technique qui n'a pas commencé avec les modèles génératifs. Là où Poptronics ouvrait volontiers ses formats à des artistes invités, Neural insiste sur la continuité d'une enquête et sur la mémoire des réseaux. Les deux expériences se rejoignent pourtant sur un point décisif : une revue vaut par la forme qu'elle donne à une communauté de travail et de lecture.

Neural, no 78, Voices: Humans & Machines. Reproduction de couverture : Neural.
Neural, no 78, Voices: Humans & Machines. Reproduction de couverture : Neural.
Neural, no 45, Américas. Reproduction de couverture : Neural.
Neural, no 45, Américas. Reproduction de couverture : Neural.

4. Une constellation internationale

Poptronics et Neural n'ont jamais été seules. Le net.art s'est constitué dans un ensemble de listes, de revues, de centres d'art et de publications expérimentales. Nettime a fait de la discussion en réseau un espace de critique ; Rhizome, né comme liste de diffusion, a ensuite développé expositions, commandes et conservation des œuvres numériques. Au Royaume-Uni, Mute a fait dialoguer culture, politique et technologie dans des formes mêlant web et imprimé. Ces lieux ne publiaient pas tous la même chose, mais ils partageaient l'idée que les œuvres en réseau avaient besoin de leurs propres modes de circulation et de leurs propres archives.

Cette histoire déborde largement l'axe Paris-Londres-New York. Le réseau Mag.net mettait déjà en relation, entre autres, des revues européennes et Undo au Mexique. À Riga, Acoustic Space, créé par E-Lab/RIXC, a relié art des réseaux, recherche et cultures techno-écologiques. À Delhi, les Sarai Readers ont réuni recherches, images et écritures sur les médias, la ville, le droit et le domaine public. À Tokyo, InterCommunication a fait dialoguer art, science, philosophie, musique et architecture avant même l'ouverture de l'ICC. Ces projets rappellent qu'il n'y a jamais eu une seule capitale de l'art numérique ni un format universel pour en parler.

La littérature électronique a développé, elle aussi, ses lieux de publication et de conservation. L'Electronic Literature Organization édite des collections où les textes sont aussi des programmes, des parcours, des images animées ou des dispositifs interactifs. Le support ne vient pas après l'œuvre : il entre dans son écriture. C'est pourquoi l'histoire des revues du net.art conduit naturellement vers la poésie, le récit et les langages de programmation. Elle permet de lire les créations avec IA comme un chapitre nouveau d'une question plus ancienne : comment publier une œuvre dont la forme dépend d'un système technique ?

5. Quand la machine produit aussi le discours sur l'art

Aujourd'hui, le problème éditorial change d'échelle. Une image générée peut circuler avec son commentaire généré ; un modèle peut rédiger un compte rendu, une biographie d'artiste ou un texte de salle. La vitesse de production rend l'abondance facile, mais ne dit rien de la force d'une proposition. Le travail d'une revue consiste alors à choisir, situer, faire dialoguer et rendre lisibles les décisions humaines qui traversent les œuvres.

Right Click Save offre un exemple intéressant de ce changement de rythme. À côté de sa publication en ligne, son trimestriel ART & TECH se présente comme un espace de lecture lente consacré aux transformations de l'art par la technologie. The AI Art Magazine, avec son numéro Critical Intelligence, donne elle aussi une forme imprimée à des images et à des analyses qui interrogent les récits produits par les machines. Ces revues témoignent d'un besoin de temps, de mise en page et de regard critique au sein d'un environnement saturé de nouveautés techniques.

La question n'est pas de savoir si l'on doit admirer ou refuser l'IA en bloc. Une revue peut publier une œuvre construite avec un modèle, une enquête sur les données qui l'ont rendu possible, un protocole de création, ou un texte écrit sans IA qui en éprouve les conséquences. Elle peut montrer le résultat et les conditions de sa fabrication : corpus, consignes, choix de montage, retouches, traductions, refus et accidents. Ce sont ces opérations, souvent invisibles dans une image finale ou un texte fluide, qui rendent une démarche singulière.

Art & Tech Q3, juillet 2026. Reproduction de couverture : Right Click Save.
Art & Tech Q3, juillet 2026. Reproduction de couverture : Right Click Save.
The AI Art Magazine, no 2, Critical Intelligence, 2025. Couverture : Kevin Abosch ; reproduction : The AI Art Magazine.
The AI Art Magazine, no 2, Critical Intelligence, 2025. Couverture : Kevin Abosch ; reproduction : The AI Art Magazine.

6. La littérature et la poésie, au cœur de cette histoire

La rencontre entre écriture et calcul ne date pas des grands modèles de langage. L'Oulipo a fait de la contrainte une source de formes nouvelles ; la poésie numérique a ensuite exploré l'animation, l'hypertexte et la génération. Dans ces expériences, l'auteur n'est pas simplement celui qui dépose des mots sur une page. Il peut concevoir une règle, écrire un programme, choisir un corpus, monter des séquences ou intervenir au cours de la lecture. Une œuvre peut résider autant dans son dispositif que dans l'une de ses apparitions.

Les modèles génératifs déplacent cette histoire parce qu'ils produisent des phrases plausibles à grande échelle, à partir de corpus et de calculs que le lecteur ne voit presque jamais. Un poème peut naître d'une longue conversation avec un système, puis de coupes, de déplacements et de réécritures. Raconter seulement qu'il a été « fait avec IA » efface ce travail ; ne rien dire de la machine en efface une autre partie. La revue peut donner une place aux deux : au texte, pour sa puissance sensible, et à une notice de fabrication assez précise pour que l'on comprenne ce qui a été composé.

La réception elle-même fait partie du sujet. Une étude publiée dans Scientific Reports montre que l'idée qu'un poème serait écrit par une IA influe sur la manière dont des lecteurs l'évaluent. Cette observation invite à regarder de près les attentes qui entourent la signature, la voix et l'originalité. Elle ne retire rien à la littérature ; elle donne à l'édition une tâche supplémentaire. Publier une œuvre, c'est aussi construire les conditions dans lesquelles elle sera lue.

La poésie, le récit et l'essai ont ici une place centrale parce qu'ils travaillent directement la langue que les modèles manipulent. Une revue peut accueillir un poème écrit sans machine, une conversation devenue fiction, un programme qui se lit comme une partition ou une image accompagnée de ses instructions. Leur voisinage sur la page rend visibles des gestes différents de l'écriture. Le lecteur n'est plus devant une catégorie unique nommée « art IA », mais devant des propositions dont chacune invente son rapport au langage et à la technique.

7. LABIAL : composer sa propre revue

C'est à partir de ces expériences que je crée LABIAL — Littérature, art et intelligence artificielle, une revue que je lance aux Éditions L, maison d'édition que j'ai créée. Le nom évoque les lèvres, le souffle qui devient parole, le contact entre un corps et ce qu'il énonce. Il met cette présence physique en regard des systèmes capables de produire des phrases, des images et du code. LABIAL accueillera des auteurs, des artistes et des chercheurs, ainsi que des formes qui traversent leurs disciplines : poèmes, récits, essais, dialogues, images, partitions, protocoles et fragments de programme.

L'usage de l'intelligence artificielle n'y sera pas une condition d'entrée. Une création faite avec un modèle pourra côtoyer un travail qui le critique ou qui choisit de s'en passer. Ce qui comptera sera la proposition : sa nécessité, sa forme et la manière dont elle donne à lire ses propres opérations. Chaque contribution pourra inventer sa page, tout en prenant part à un espace éditorial commun. La revue aura son site, labial.fr. Le PDF sera son premier lieu de publication sur le site des Éditions L ; le papier restera une possibilité réelle, et non une simple image nostalgique de la revue.

LABIAL poussera plus loin l'ouverture expérimentée par le pop'lab avec un principe : « Do your own review ». Le lecteur choisira parmi les contributions publiées celles qu'il souhaite réunir. Sa sélection formera un PDF personnel, imprimable à la demande. Un même texte pourra ainsi rencontrer plusieurs ensembles, changer de voisinage, susciter d'autres lectures. La sélection éditoriale rendra les œuvres publiques ; l'assemblage par les lecteurs leur donnera des parcours multiples. Chaque exemplaire imprimé deviendra une constellation particulière au sein d'une revue partagée.

L'imprimabilité sera une contrainte créative. Une interaction, une œuvre variable ou un processus ne se déposent pas spontanément sur une page fixe : il faut en inventer la traduction, la partition, la trace ou le récit. Cette opération ne ferme pas l'œuvre ; elle lui ouvre un autre temps. On pourra revenir à une phrase, comparer deux images, annoter un protocole, conserver la mémoire d'une version. LABIAL fera de ce passage entre écran, PDF et papier son atelier permanent.

Poptronics m'a appris qu'une revue peut se construire comme un collectif et offrir ses pages aux artistes. Neural montre comment elle peut devenir un réseau et une archive sans renoncer à la force de son objet imprimé. LABIAL reprend ces gestes pour une époque où les machines participent aussi à la production des formes. Elle donne aux œuvres un lieu de lecture, et aux lecteurs une part dans la composition de la revue.

LABIAL sera lancée le 25 octobre 2026 lors d’une table ronde au festival Biasel Paris. Plus d’informations à suivre.