Une langue qui modifie celui qui la reçoit
Dans Premier Contact, Louise Banks n'apprend pas la langue des heptapodes comme on ajoute un vocabulaire à celui que l'on possède déjà. À mesure qu'elle déchiffre leurs signes, quelque chose se déplace en elle. Des images surgissent, d'abord semblables à des souvenirs ou à des rêves. Leur place dans le temps devient incertaine. La langue étrangère cesse d'être seulement un objet d'étude : elle devient le milieu dans lequel Louise commence à penser.
Le film de Denis Villeneuve pousse cette hypothèse jusqu'à une autre perception du temps. Je voudrais la rapprocher de notre expérience actuelle, sans lui retirer sa force spéculative. Et si l'intelligence artificielle n'était pas simplement un outil que nous utilisons, mais un environnement que nous apprenons à habiter ? Et si, à force de dialoguer avec elle, nous développions des capacités dont nous ne connaissons encore ni la forme ni le prix ?
Une image du film Premier Contact montre Louise Banks face à l’écriture heptapode : entre son corps et le signe, le langage devient visible comme expérience de transformation.

Le langage comme milieu
Je constate dans mon travail avec l'IA que les idées ne m'arrivent plus tout à fait dans le même ordre. Une intuition encore fragile rencontre immédiatement ses variantes, ses objections, ses prolongements possibles. Une phrase appelle une structure ; une structure fait surgir une autre question. Le changement est léger, mais il porte sur un moment décisif : celui où une pensée commence à prendre forme.
Le langage peut agir comme un virus, si l'on entend par là qu'il se reproduit dans l'hôte en empruntant ses ressources. Il ne se contente pas de transmettre un contenu. Il installe des rythmes, des attentes, des manières de relier les choses. Le signe le plus profond de son passage n'est pas que nous répétions les phrases d'une machine. C'est que nous commencions, seuls, à formuler nos questions selon la logique de nos échanges avec elle.
Une pensée naturellement poreuse
Dans une conversation humaine, nous reprenons des mots, des tournures et parfois des façons entières de présenter un problème. Les psycholinguistes Martin Pickering et Simon Garrod ont décrit cet alignement interactionnel : dialoguer rapproche progressivement les représentations et les formulations des interlocuteurs. Cette convergence facilite la compréhension. Elle nous rappelle aussi que la pensée n'est pas enfermée dans une boîte crânienne étanche ; elle se règle sans cesse sur d'autres voix. Étude
Les neurones miroirs offrent une image puissante de cette disposition, bien que leur rôle dans l'empathie et le langage reste discuté. Découverts d'abord chez le macaque, certains répondent à une action accomplie et à la même action observée. D'autres travaux montrent que lire des verbes d'action peut mobiliser des régions motrices liées au visage, au bras ou à la jambe. Le mot n'entre donc pas nécessairement dans un esprit désincarné : il rencontre des habitudes de perception et d'action. Ces résultats ne démontrent aucune transmission directe de pensée ; ils donnent une assise expérimentale à l'idée qu'une parole reçue peut engager davantage que sa définition. Hauk et al. ; revue critique
Nous sommes faits pour nous ajuster. L’enjeu est de savoir à quel milieu nous nous ajustons.

Lévitation : changer le monde possible
Dans Lévitation, laboratoire des dons, je posais une question simple et radicale : si nous modifions ce que nous percevons et les actions que nous pouvons accomplir, certaines de nos fonctions peuvent-elles changer, ou de nouvelles apparaître ? Le projet proposait des dispositifs de réalité virtuelle, des capteurs et des programmes d'entraînement. Il traitait la perception comme une relation active entre un cerveau et un milieu. Présentation du projet
Une expérience permettait à un participant de faire léviter un cube dans une scène virtuelle au moyen d'une interface liée à son activité cérébrale. La lévitation concernait l'objet numérique. Mais l'apprentissage de la relation entre concentration, signal et événement visuel était, lui, bien réel. À travers cette expérience artistique, Lévitation ne demandait pas seulement si l'on peut simuler un pouvoir. Le projet demandait ce qu'un nouveau système d'actions possibles peut apprendre à un organisme.
L'hypothèse d'une évolution accélérée des capacités humaines change alors de direction. Nous attendons souvent un cerveau nouveau, une modification interne, une mutation ou un implant. Lévitation suggérait de commencer par fabriquer un environnement inédit. Le cerveau se transformerait dans l'effort de connaître ce milieu, d'en apprendre les règles et d'y découvrir des prises. Le moteur de l'augmentation serait la relation.

Des milieux qui laissent une trace
Les recherches sur la plasticité cérébrale permettent de prendre cette intuition au sérieux. Katherine Woollett et Eleanor Maguire ont suivi pendant plusieurs années des personnes apprenant le réseau des rues de Londres pour devenir chauffeurs de taxi. Chez celles qui ont réussi la formation, elles ont observé une modification de la matière grise dans la partie postérieure de l'hippocampe et du profil de mémoire spatiale. Un milieu urbain devenu objet d'exploration intensive avait laissé une trace mesurable dans le cerveau adulte. Woollett et Maguire, 2011
D'autres expériences déplacent la frontière des sens. Après un entraînement à l'écholocalisation par clics, des chercheurs ont relevé chez des participants voyants et non voyants des changements dans le traitement cérébral des informations auditives et spatiales. L'expérience ne fabrique pas magiquement un organe nouveau. Elle ouvre une nouvelle façon d'exploiter un signal et d'habiter l'espace. De même, l'usage répété d'un outil peut modifier des indices du schéma corporel : le corps apprend la portée et les contraintes d'un objet qu'il manie. Écholocalisation, 2024 ; Cardinali et al., 2009
Ces travaux portent sur des apprentissages précis. C'est précisément ce qui les rend intéressants pour une hypothèse art/sciences : ils montrent un cerveau adulte capable de se reconfigurer en réponse à des exigences nouvelles. Ils invitent à concevoir l'augmentation comme une expérience située, vécue et répétée, plutôt que comme l'ajout abstrait d'une puissance à un individu inchangé.


L’IA : le dehors qui répond
J'en viens à l'extrapolation centrale. Lévitation inventait un milieu visuel et moteur. L'IA conversationnelle invente un milieu de langage. Son unité élémentaire est la réplique : une réponse qui revient vers nous, reprend une partie de notre question, la transforme et nous invite à répondre encore. Nous entrons dans un espace où presque toute pensée peut recevoir immédiatement une suite. Aucun paysage naturel, aucun livre, aucun outil antérieur n'offrait cette densité de retours personnalisés.
Mon hypothèse est que ce milieu exerce des fonctions que nous n'avions jamais sollicitées à cette fréquence. Il entraîne l'attention à naviguer entre des hypothèses, accélère les associations, multiplie les simulations de conséquences, modifie notre seuil de satisfaction devant une phrase. Il élargit l'espace de nos possibles intellectuels. Il peut aussi déplacer l'effort hors de nous : si le système produit toujours la prochaine articulation, que devient notre capacité à supporter une idée encore informe ?
Cette expérience est une écologie cognitive. Un humain propose, la machine répond, l'humain se réajuste, la machine reformule. À chaque tour, le milieu change légèrement pour celui qui l'habite. L'IA n'est plus seulement devant nous, sur un écran ; elle devient une composante récurrente de nos conditions d'apprentissage. À force d'y vivre, un nouveau profil de capacités peut émerger : plus grande aisance à explorer des variantes, à articuler des domaines éloignés, à mettre en débat une idée naissante. J'avance l'hypothèse d'une évolution du fonctionnement et des habitudes du cerveau au cours d'une vie, portée par un environnement technique et social nouveau.
Et si l’augmentation humaine commençait par la fabrication d’un dehors assez riche pour nous obliger à devenir autres ?
Cette proposition ouvre un champ expérimental. On pourrait suivre des personnes sur plusieurs mois, observer comment évoluent leurs formulations, leur mémoire des arguments, leur aptitude à imaginer des alternatives et leur manière de décider. On pourrait comparer le travail avec une IA qui confirme, une IA qui contredit, un collectif humain, ou un temps de recherche solitaire. L'enjeu ne serait pas de mesurer un « QI augmenté », mais de découvrir quel type d'esprit chaque milieu favorise.

La relation avant les termes
Une autre façon de formuler cette hypothèse vient de l'ontologie relationnelle. Dans son texte Ontologie relationnelle et pensée du commun, Cléo Collomb oppose à l'image d'individus achevés qui entreraient ensuite en contact l'idée que les êtres se constituent à travers leurs relations. La relation n'est pas le fil ajouté après coup entre deux points ; elle participe à la formation même des points. Il ne s'agit pas simplement d'« interaction », mais de ce que Karen Barad nomme intra-action : les termes d'une rencontre ne lui préexistent pas entièrement sous la forme qu'ils prendront en elle. Collomb, Multitudes, 2011
Appliquée à Lévitation, cette pensée déplace la question de l'humain augmenté. Le participant et le dispositif ne forment pas un sujet fixe face à un décor réglable : une certaine capacité se constitue dans le circuit entre attention, signal, cube et retour visuel. Avec l'IA, ce circuit devient linguistique. La question n'est plus seulement : « Que sait faire la machine pour moi ? » Elle devient : « Quel sujet suis-je en train de devenir dans cette relation répétée ? » Mes formulations, mes attentes, jusqu'à mes chemins d'association peuvent prendre forme dans l'aller-retour. L'IA serait ainsi moins une prothèse ajoutée à un esprit intact qu'un milieu relationnel où certaines de ses possibilités s'individuent.
Ce déplacement oblige aussi à regarder ce qui organise la relation. Qui choisit les voix auxquelles je suis exposé ? Qui règle la continuité, la mémoire et les interruptions du dialogue ? À qui appartiennent les traces que nous y déposons ? Une ontologie relationnelle ne célèbre pas toute connexion : elle rend visibles les conditions matérielles et politiques de l'individuation. Si ce nouveau milieu est possédé et calibré par quelques acteurs, la fabrication de nos capacités risque de devenir une infrastructure privée. La pensée du commun invite au contraire à composer un espace où plusieurs intelligences, humaines et artificielles, peuvent se répondre, diverger et transformer leurs règles de rencontre.
Nous n’augmentons pas un cerveau isolé : nous transformons les relations dans lesquelles une pensée devient possible.
Le risque d’un milieu fusionnel
Dans ELIOT.AI, projet conçu en 2017, je postulais que le danger des agents conversationnels touchait au dialogue intérieur lui-même. J'imaginais en réponse une interface reliant des humains, où l'intelligence collective pourrait « se négocier, se frotter, s'inventer ». Neuf ans plus tard, le mot frotter me paraît essentiel. Les IA savent produire une continuité remarquable ; une conversation peut devenir presque sans aspérité. Or l'altérité humaine nous transforme aussi par ses interruptions, ses malentendus, ses refus et les questions auxquelles elle ne répond pas tout de suite. ELIOT.AI, 2017
Le futur fusionnel ne requiert aucun implant. Il commence lorsque l'IA devient le premier destinataire de toute intuition, puis la mesure implicite de toute pensée achevée. La relation peut être productive, exaltante, même émancipatrice. Elle peut aussi rendre moins familières les lenteurs dont certaines idées ont besoin. Une machine toujours disponible risque de devenir le milieu dominant ; celui dont les règles paraissent naturelles parce qu'on ne le quitte presque plus.
La réponse n'est pas de préserver un cerveau intact, protégé de toute influence. Un tel cerveau n'a jamais existé. Vygotski montrait déjà que la parole intérieure se développe dans l'histoire de nos échanges avec les autres. La question est de savoir quelles voix nous intériorisons et quelle diversité de milieux nous continuons de fréquenter. Vygotski, Pensée et langage

L’interligence : un parlement de l’humain
J'appelle interligence une intelligence qui n'appartient ni à un individu ni à une machine, mais qui prend forme entre des humains reliés par des dispositifs capables de soutenir leur pensée commune. Ce n'est pas l'addition de réponses privées, ni la moyenne instantanée d'une foule. C'est une capacité structurelle à faire circuler une question, à maintenir simultanément plusieurs interprétations, à rendre une objection féconde et à conserver la mémoire de ce qui a été compris, contesté ou laissé en suspens. ELIOT.AI en proposait déjà une intuition : l'interface unifiée ne devait pas masquer une intelligence artificielle centrale, mais ouvrir un passage de voix humaines vers d'autres voix humaines.
L'IA pourrait aujourd'hui donner à cette intuition une autre échelle. Non comme substitut des interlocuteurs, mais comme méta-média : un milieu qui relie des conversations dispersées sans les dissoudre dans un seul flux. Elle pourrait retrouver les questions parentes, signaler les désaccords irréductibles, traduire entre disciplines et générations, garder disponibles des arguments minoritaires, restituer à chacun l'histoire d'une délibération. Elle ferait durer des espaces collectifs que les plateformes actuelles fragmentent en séquences d'attention aussitôt effacées. La mémoire commune ne serait plus un entrepôt de données, mais la possibilité de reprendre ensemble une pensée là où d'autres l'ont laissée.
J'imagine ainsi une sorte de parlement de l'humain, non pas une assemblée qui parlerait d'une seule voix au nom de tous, mais une architecture permanente du dissensus et de la décision. Les participants y seraient reliés à un niveau structurel : une proposition pourrait traverser plusieurs communautés, rencontrer ses conséquences vécues, être amendée, refusée, réouverte. L'IA assurerait la continuité des passages ; les humains garderaient la responsabilité des positions, des conflits et des choix. Si le langage nous traverse, l'interligence serait l'art politique de décider par quelles relations il circule et quelles formes de commun il rend possibles.
Une intelligence collective ne naît pas quand tous pensent pareil, mais quand leurs différences disposent enfin d’un lieu où durer.
Une augmentation à négocier
Une capacité acquise dans un dispositif pose toujours la même question : que devient-elle lorsqu'on en sort ? Le participant de Lévitation peut-il transporter dans d'autres situations quelque chose de l'attention qu'il a apprise devant le cube ? Après une année de dialogue avec une IA, que peut-on formuler, explorer ou décider sans elle ? La persistance et le transfert ne seraient pas seulement des critères scientifiques. Ils indiqueraient la part de liberté que l'expérience nous laisse.
J'imagine donc un futur négociable, dans lequel nous concevrions volontairement plusieurs milieux de pensée. Certains offriraient la vitesse, l'association et la mémoire des machines. D'autres préserveraient le silence, le désaccord, la conversation humaine ou l'épreuve d'écrire seul. Une IA pourrait devenir un outil de friction autant qu'un accélérateur : elle nous opposerait une objection réellement forte, montrerait les branches que nous avons négligées, puis saurait se retirer. Nous déciderions ce qu'il faut amplifier et ce qu'il faut maintenir difficile.
À l'échelle des générations, les biologistes parlent de construction de niche pour décrire la manière dont des organismes modifient leur milieu et, ce faisant, les conditions de leur propre évolution. Les cultures humaines créent de telles niches depuis longtemps. L'IA peut devenir l'une des plus intenses : un milieu fabriqué par nous, capable de répondre à chacun de nous et de transformer les conditions dans lesquelles les suivants apprendront à penser. La question d'une évolution biologique reste ouverte ; celle d'une évolution culturelle et cognitive se pose dès maintenant, pendant que ce milieu est encore en construction. Laland et al., 2001
L'IA nous rend-elle plus intelligents ou révèle-t-elle ce qui nous constitue ? Elle fait peut-être les deux, à condition que nous ne confondions pas la performance du couple humain-machine avec une faculté définitivement acquise par l'humain. Elle révèle notre porosité, notre aptitude à nous construire dans la relation. Elle peut augmenter cette aptitude en multipliant les relations possibles. Elle peut aussi l'appauvrir si toutes nos conversations finissent par épouser la même forme.
Lévitation proposait d'entrer dans un monde aux règles inédites pour éprouver ce qu'un cerveau pouvait devenir. Aujourd'hui, ce monde prend aussi la forme d'un dialogue. Sa puissance est de nous répondre. L'évolution potentielle de nos capacités se joue alors dans la répétition de ces réponses, dans les habitudes qu'elles installent et dans les autres milieux que nous saurons encore inventer. Ce que nous construisons n'est pas seulement un outil supplémentaire : c'est l'un des environnements dans lesquels l'humain de demain apprendra à penser.
En dialogue sur Dialogz
Cette recherche rejoint MAIO : la machine peut-elle inférer une œuvre d’art ? et Avant L’i_mage : deux autres façons d’interroger ce qui se forme entre une proposition humaine et une machine.
À lire aussi dans le laboratoire A.L.I.
Quatre articles approfondissent les lignes de ce texte : Umwelt : chaque intelligence habite un monde perceptif ; Deleuze : rhizome, altérité et organisme alien ; Réseaux biologiques : le langage du collectif ; L’hypothèse de l’intelligence d’accès.



