30 septembre 2026 · PAR DAVID GUEZ

Communs & Cie

Le Web a été produit par une multitude puis clôturé par quelques entreprises. Des médias tactiques à Teleweb et TV-Art, je retrace une lutte artistique pour les circuits de diffusion et les règles du partage. Avec l’IA, cette lutte atteint une nouvelle ligne de front : qui possède, gouverne et profite de notre mémoire collective ?

Communs & Cie
Manifestations contre l’OMC à Seattle, 30 novembre 1999. Photo : Steve Kaiser / Wikimedia Commons, CC BY-SA 2.0. Cette mobilisation est liée à la naissance d’Indymedia.

On nous raconte que le Web a changé. Je veux savoir qui l’a changé, qui en a tiré profit et qui a perdu le pouvoir d’y agir. Des millions de personnes y ont créé une mémoire commune. Les plateformes ont enfermé les relations ; les entreprises d’IA puisent maintenant dans nos textes, nos images et notre code pour vendre l’accès à une mémoire recomposée.

C’est une nouvelle enclosure : la ressource produite par une multitude demeure, mais quelques acteurs contrôlent ses portes et prélèvent le péage. La saturation du Web par le slop — des contenus synthétiques fabriqués pour capter l’attention — menace ensuite les conditions de production du travail original.

Cette lutte a une histoire artistique. THE THING a fait du réseau un lieu d’échange entre artistes et activistes. Le Critical Art Ensemble a défendu la désobéissance civile électronique ; les médias tactiques ont appris à détourner provisoirement les canaux ; Indymedia a permis aux participants des mobilisations de Seattle de produire leurs propres récits.

Dans cette histoire, TV-Art et Teleweb.org furent mes interventions : diffuser des vidéos d’art hors des chaînes classiques, puis permettre à chacun de créer sa Web-TV ou sa radio. L’œuvre était aussi le circuit de diffusion. Avec Kronos, Hostanartist, MyOwnDocumenta et les Éditions L, j’ai ensuite déplacé d’autres règles : la valeur du temps, l’hospitalité artistique, la documentation des œuvres et la gouvernance du livre.

Un commun n’est pas une chose gratuite. Il faut une ressource, une communauté, des règles que cette communauté peut modifier et des moyens de défendre ce qu’elle entretient. Constant, Framasoft et les CHATONS montrent que l’autonomie n’est pas seulement un protocole : c’est du travail collectif, des institutions et des conflits assumés.

L’IA industrielle ouvre aujourd’hui une nouvelle ligne de front. Qui décide ce qu’un modèle absorbe ? Qui peut refuser, auditer, modifier ou arrêter ? Qui reçoit la valeur produite ? Je veux faire des œuvres qui mettent ces règles à l’épreuve et ouvrent d’autres circuits. Le commun n’est pas derrière nous, dans un âge d’or du Web. Il est ce que nous parvenons à construire, à défendre et à rouvrir ensemble.

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