3 octobre 2026 · PAR DAVID GUEZ

Hypermoi : qui parle après moi ?

De mon projet Hypermoi en 2006 à un possible LLM de soi-même, j’explore le double numérique qui nous survit : ce qu’il retient, ce que les autres savent de nous, et le droit de ne plus répondre.

Hypermoi : qui parle après moi ?
David Guez, Mnaomaï, dispositif de mémoire située. Photographie publiée par l’artiste sur guez.org.

Il y a près de vingt ans, j’ai appelé Hypermoi cette part de nous-mêmes déposée sur le réseau : textes, images, avis, désirs, fragments d’une identité qui continue de circuler quand son auteur s’est absenté. La question n’était pas seulement de savoir ce qu’Internet conservait. Elle était de comprendre ce que ces morceaux de nous allaient devenir sans nous.

Avec Email 2067, commencé en 2006, je proposais d’envoyer un message à soi-même ou à un autre dans le futur. Entre l’écriture et la réception, il y avait un délai, parfois une vie entière. Le message ne répondait pas : il attendait. Ce silence faisait partie de l’œuvre. Une personne pouvait changer, oublier, mourir. Ce qui arrivait plus tard n’était pas un double vivant, mais une parole située, datée, irréversible. Ce projet s’inscrivait dans ma recherche sur Hypermoi et fut discuté dès 2006 dans EspacesTemps.net.

Une coupure de Libération, datée du 19 septembre 2006, donne à cette hypothèse sa première formulation publique. Marie Lechner y présente Email 2067, puis le situe dans un ensemble plus vaste, Hypermoi : un « nouveau moi » sur Internet dont les traces et les pensées pourraient demeurer après la disparition du corps. L’expression n’annonçait pas encore les LLM ; elle posait déjà le problème que leur arrivée rend concret.

Un an plus tard, Poptronics me citait dans « Sur le Net, à la vie à la mort » à propos d’Email 2067 et du projet Mission Eternity du collectif etoy. Celui-ci imaginait une capsule de traces numériques destinée à maintenir une présence après la mort, avec une infrastructure de conservation distribuée. Dans les commentaires de l’article, je répondais déjà que l’essentiel n’était pas le nombre de mégaoctets sauvegardés, mais le désir et le sens du message. Cette objection devient plus aiguë encore face à l’IA : combien de données faut-il collecter pour fabriquer une ressemblance, et qu’a-t-on gagné si elle ne sait plus à qui elle s’adresse ?

La tentation de tout enregistrer

Bien avant les modèles génératifs, des artistes ont transformé leur existence en protocole d’enregistrement. Entre 1968 et 1979, On Kawara envoyait chaque jour des cartes postales indiquant l’heure à laquelle il s’était levé : une vie rendue visible par un indice minuscule et répété. Dans Time Clock Piece, Tehching Hsieh pointait toutes les heures pendant un an, et chaque pointage était photographié. Ici, le temps enregistré n’était pas une commodité : c’était une discipline imposée au corps.

Avec ADaM-Project, Timothée Rolin a pris systématiquement des photographies du quotidien, puis les a classées par journées, personnes, lieux et mots-clés. Le projet s’est ouvert aux journées d’autres participants : ce n’est déjà plus seulement un autoportrait, c’est un réseau de vies qui se croisent. Rolin décrit la méthode comme une manière d’archiver aussi bien les événements exceptionnels que les gestes les plus anodins. Que devient une existence quand la machine accorde à une tasse de café, à un trajet et à une rencontre la même disponibilité mémorielle ?

Dans 3rdi, Wafaa Bilal a fixé une caméra derrière sa tête pour produire automatiquement une image par minute : enregistrer aussi ce que l’on laisse derrière soi. Avec Tracking Transience, Hasan Elahi a accumulé et publié des traces de ses déplacements en réponse à la surveillance dont il avait fait l’objet. Ces œuvres ne disent pas simplement « tout garder » : elles demandent qui observe, qui classe, et ce que l’archive nous fait devenir.

J’ai moi-même proposé une autre relation entre souvenir et appareil avec Mnaomaï : une application de réalité augmentée pour déposer des fragments de mémoire dans un lieu et un temps, afin qu’ils soient retrouvés plus tard. Un souvenir n’y est pas seulement associé à une date ; il attend à un endroit. Cette dimension spatiale pourrait devenir décisive pour l’Hypermoi : ne pas seulement demander qu’ai-je dit ?, mais où étions-nous lorsque cela s’est dit, et qui était là ?

Marie Lechner, « Vous avez un message, vous pourrez le lire dans vingt ans », Libération, 19 septembre 2006. Coupure transmise par David Guez.
Marie Lechner, « Vous avez un message, vous pourrez le lire dans vingt ans », Libération, 19 septembre 2006. Coupure transmise par David Guez.
Timothée Rolin, ADaM-Project. © Timothée Rolin / adamproject.net.
Timothée Rolin, ADaM-Project. © Timothée Rolin / adamproject.net.

Du reste au répondant

Le réseau conservait des restes. L’intelligence artificielle leur ajoute aujourd’hui une faculté nouvelle : la réponse. À partir d’un corpus choisi — lettres, entretiens, carnets, vidéos, contradictions aussi — un système peut produire des phrases inédites dans un style reconnaissable. Ce saut est décisif. Un document témoigne de ce que j’ai dit ; un modèle génère ce que j’aurais pu dire. Le conditionnel risque vite de disparaître aux oreilles de celui qui écoute.

Ce « LLM de soi-même » n’est donc pas un téléchargement de la conscience. Il modélise des régularités de langage et utilise des sources retrouvées pour composer une réponse. Il ne possède ni le corps qui a vécu les événements, ni l’expérience intérieure, ni le droit automatique de parler en mon nom. Sa ressemblance même rend la confusion possible : plus il réussit à paraître présent, plus il faut rendre visible ce qui lui manque.

Le problème n’est peut-être pas qu’une machine parle comme moi après ma mort. C’est qu’elle continue à changer mon histoire alors que je ne peux plus la contredire.
David Guez, Mnaomaï, interface cartographique de souvenirs situés. Photographie publiée sur guez.org.
David Guez, Mnaomaï, interface cartographique de souvenirs situés. Photographie publiée sur guez.org.

Une psychologie du double

Le double n’est pas une invention numérique. Il accompagne depuis longtemps les récits du miroir, du fantôme, de l’automate. Mais le double en réseau possède une particularité : il est distribué. Il existe à travers les profils que je fabrique, les photographies prises par d’autres, les commentaires que je regrette, les bases de données qui me classent. Une étude publiée dans Les Cahiers du numérique décrivait précisément l’Hypermoi comme une partie de nous déléguée à la Toile, susceptible de nous survivre. L’IA pourrait rassembler cette mosaïque en une personnalité apparemment cohérente. Or la cohérence serait déjà une falsification : nous ne sommes pas identiques selon les personnes, les époques et les situations.

La psychologie du deuil a aussi déplacé l’idée selon laquelle il faudrait nécessairement rompre tout lien avec les morts. Les travaux réunis dans Continuing Bonds étudient au contraire la persistance et la transformation de ces liens. Mais une photographie, une lettre et un agent qui répond à trois heures du matin n’occupent pas la même place. Les recherches sur les « griefbots » montrent que l’on ignore encore largement leurs effets à long terme et qu’il faut distinguer souvenir, consolation et dépendance. Une enquête de l’université de Cambridge insiste notamment sur le consentement et la conception responsable de ces simulacres.

Ce que les autres savent de moi

Ma mémoire de moi-même est incomplète ; celle des autres l’est aussi, autrement. Une amie se rappelle une phrase que j’ai oubliée, un enfant ne connaît pas celui que j’étais avant sa naissance, un ancien compagnon garde peut-être de moi un portrait que je récuserais. Sophie Calle, dans Prenez soin de vous, confie un même message à de multiples interprètes. Cette pluralité me paraît plus juste qu’un unique modèle prétendant enfin dire qui je suis.

Le cinéma et la littérature ont anticipé cette tension. Dans L’Invention de Morel d’Adolfo Bioy Casares, des présences enregistrées se répètent sans reconnaître celui qui les regarde. The Final Cut imagine une vie entièrement filmée puis remontée après la mort : la mémoire officielle dépend de celui qui coupe. L’épisode The Entire History of You de Black Mirror fait du souvenir rejouable une épreuve pour l’intimité. Be Right Back et Marjorie Prime déplacent enfin la question vers la conversation avec les morts : le double est aussi modelé par les attentes de ceux qui lui parlent.

Muse et les lunettes de Meta : le double comme service

En septembre 2026, Meta a présenté Muse comme un agent personnel qui apprend des conversations, retient des détails, agit dans les applications et peut transformer un reel Instagram enregistré en liste de courses. L’entreprise annonce son arrivée dans ses lunettes connectées : voir un objet, demander un conseil, prendre rendez-vous ou acheter pourrait alors relever d’une même conversation. Je vois se dessiner une suite des réseaux sociaux où le profil et le flux seraient prolongés par un agent qui connaît nos habitudes et intervient dans le monde que nous traversons.

Il faut distinguer la promesse de l’usage actuel. Les lunettes de Meta prennent des photos et des vidéos à la demande ; Meta précise qu’elles ne partagent pas automatiquement ces captures sur les réseaux. Muse n’est pas aujourd’hui une caméra qui enregistre toute une vie. Mais la trajectoire technique est explicite : l’entreprise travaille à un assistant capable de relier ce qu’il voit et entend à une mémoire personnelle sur plusieurs jours ou semaines. Son équipe décrit un traitement dans le nuage, au sein d’environnements chiffrés dits « privés ». C’est une protection annoncée pour les données pendant leur traitement ; ce n’est pas la même chose qu’une mémoire locale, portable, gouvernée hors de la plateforme par son auteur et par les personnes qu’elle contient.

Ma question est politique autant que psychologique. Quand le même acteur vend les lunettes, héberge l’agent, organise l’accès des applications, recommande des contenus et accompagne les achats, nos traces deviennent la matière d’un service commercial. Il ne s’agit pas d’affirmer que chaque image captée est vendue ou utilisée pour entraîner un modèle. Il s’agit de voir que la mémoire, son interprétation et les actions qui en découlent restent prises dans un système propriétaire. Qui pourra exporter ce double, changer son modèle, vérifier ses oublis, ou décider que les souvenirs d’un proche ne servent jamais à une recommandation ? L’Hypermoi que j’imagine doit répondre précisément là où ce modèle fermé ne nous laisse qu’un réglage de confidentialité.

Que pourrait devenir Hypermoi avec l’IA ?

Je voudrais imaginer un objet connecté que l’on porte sur soi : une caméra et un microphone que l’on peut interrompre, plutôt qu’un dispositif invisible qui capte tout par défaut. Au fil des années, il pourrait apprendre de ce que je vois, dis et choisis de conserver. La présence d’un lieu, une voix familière ou la répétition d’un geste pourraient relier les fragments. Mnaomaï lui apporterait une géographie ; ADaM, la méthode d’une archive du quotidien ; l’IA, une capacité à interroger et à relier.

Mais mon double ne peut pas être fait de mes seuls yeux. Il faudrait une seconde interface, proposée aux personnes qui me connaissent : chacune pourrait déposer un souvenir, raconter une scène, contester ma version, préciser ce qu’elle ne souhaite pas transmettre. L’Hypermoi serait alors une rencontre entre des perspectives partielles et intimes, non une identité calculée une fois pour toutes. Il pourrait juxtaposer celui qui écrit en 2006, celui qui se relit vingt ans plus tard, celui que les autres se rappellent, et celui qu’un modèle infère. Toutes ces voix resteraient distinctes.

Proposition artistique · Hypermoi / version IA
  • Trois voix, pas une : l’archive exacte, la reformulation explicitement générée, et le silence lorsque les sources ne permettent pas de répondre.
  • Une chronologie : le modèle ne fusionne pas mes vingt, quarante et soixante ans en une personnalité moyenne. Il laisse apparaître les revirements et les contradictions.
  • Une mémoire des autres : proches et interlocuteurs peuvent déposer leurs propres récits, mais leurs témoignages restent identifiés ; ils ne deviennent jamais clandestinement « ma » parole.
  • Une mémoire des lieux : certains fragments sont retrouvés là où ils ont été vécus ou confiés, dans la continuité de Mnaomaï.
  • Une capture choisie : indicateur visible, arrêt physique, zones interdites, consentement des personnes enregistrées et possibilité d’effacer une séquence avant qu’elle n’entre dans l’archive.
  • Un droit à l’absence : j’établis de mon vivant ce qui est autorisé, pour qui, pendant combien de temps, et ce qui doit être détruit. Le double peut aussi avoir une date de fin.

Techniquement, une première maquette pourrait partir d’un corpus restreint et volontaire. L’objet conserverait temporairement les captures, puis demanderait ce qui mérite réellement d’entrer dans l’archive. Images, transcriptions et lieux seraient indexés dans une mémoire contrôlée par son porteur ; un modèle de langage interrogerait ces sources avant de générer une phrase. Chaque réponse afficherait son origine : citation réelle, synthèse ou hypothèse. Les récits apportés par les proches formeraient une couche distincte, dont chacun pourrait reprendre le contrôle. Il ne serait pas nécessaire d’entraîner un modèle géant sur une vie entière. Le plus difficile serait moins de reproduire une voix que de concevoir les conditions de sa légitimité.

Qui possède le mort ?

À ma mort, qui pourra modifier ce double ? Un enfant pourra-t-il corriger une réponse ? Une plateforme pourra-t-elle s’en servir pour vendre, recruter, convaincre ? Une personne citée dans mes archives pourra-t-elle demander leur retrait ? Les travaux sur les « fantômes génératifs » montrent que ces systèmes créent une nouvelle relation entre le défunt, les vivants et l’entreprise qui tient le serveur. Un consentement donné une fois ne règle pas les conflits futurs.

J’imagine donc un Hypermoi qui ne prétende jamais abolir la mort. Il exposerait au contraire ce qu’elle fait à nos paroles : certaines demeurent, d’autres sont mal lues, d’autres encore n’auront plus personne pour les reprendre. L’IA pourrait prolonger une conversation. Elle ne devrait pas effacer le fait que son auteur, lui, ne répond plus.

À L’ORIGINE DE CET ARTICLE

Influences

Email 2067 et Hypermoi
Autre

Email 2067 et Hypermoi ↗

Mon projet de message adressé à un futur lointain et la notion d’Hypermoi formulée en 2006.

ADaM-Project
Œuvre

ADaM-Project ↗

L’archive photographique quotidienne de Timothée Rolin.

RÉFÉRENCES

  1. Source David Guez, Email 2067 Présentation du projet Email 2067, antécédent de Hypermoi.
  2. Source dossier de presse La coupure de Libération du 19 septembre 2006 est reproduite dans ce dossier.
  3. Source Aude Crispel, « Sur le Net, à la vie à la mort », Poptronics (2007) Article de Poptronics sur les traces numériques et la survie posthume.
  4. Source « Ego 2.0 », Les Cahiers du numérique Notice du numéro contenant « Ego 2.0 » de Lardellier et Bryon-Portet.
  5. Source « Soi-même pour un autre », EspacesTemps.net (2006) Lecture philosophique d’Email 2067, publiée en 2006.
  6. Source Klass, Silverman et Nickman, Continuing Bonds (1996) Ouvrage de référence sur les liens persistants avec les défunts.
  7. Source Nowaczyk-Basińska et Hollanek, étude sur les griefbots (2024) Recherche sur la conception responsable des agents conversationnels posthumes.
  8. Source MIT Media Lab, Augmented Eternity Projet de persona numérique après la mort, au MIT Media Lab.
  9. Source Morris et Brubaker, Generative Ghosts (2024) Analyse des bénéfices et risques des « fantômes génératifs ».
  10. Source Timothée Rolin, ADaM-Project Archive photographique quotidienne de Timothée Rolin.
  11. Source David Guez, Mnaomaï Projet de David Guez associant souvenirs, lieux et temporalités.
  12. Source Wafaa Bilal, 3rdi Œuvre de Wafaa Bilal fondée sur une caméra portée derrière la tête.
  13. Source The Final Cut Film qui imagine le montage posthume d’une vie entièrement filmée.
  14. Source Meta, présentation de Muse (septembre 2026) Annonce officielle de Muse : mémoire personnelle, applications et transactions.
  15. Source Meta Connect 2026 : Muse et les lunettes connectées Annonce de l’intégration future de Muse aux lunettes connectées de Meta.
  16. Source Meta Engineering, « Private Processing for AI Glasses » Description technique du traitement chiffré des données des lunettes.

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