3 octobre 2026 · PAR DAVID GUEZ

Hypermoi : qui parle après moi ?

De mon projet Hypermoi en 2006 à un possible LLM de soi-même, j’explore le double numérique qui nous survit : ce qu’il retient, ce que les autres savent de nous, et le droit de ne plus répondre.

Hypermoi : qui parle après moi ?
David Guez, Mnaomaï, dispositif de mémoire située. Photographie publiée par l’artiste sur guez.org.

En 2006, avec Email 2067, je proposais d’envoyer une parole vers un avenir où son auteur ne serait peut-être plus là. J’appelais Hypermoi cette part de nous déposée sur Internet, capable de continuer à circuler après notre disparition. Une coupure de Libération et un article de Poptronics témoignent de cette première intuition.

Depuis, des artistes ont poussé l’enregistrement de soi jusqu’à l’expérience physique : les cartes quotidiennes d’On Kawara, l’horloge de Tehching Hsieh, les photographies de Timothée Rolin dans ADaM-Project, la caméra portée par Wafaa Bilal. Avec Mnaomaï, j’ai voulu attacher des souvenirs à des lieux et à des dates. Ces archives ne sont jamais neutres : elles dépendent de celui qui regarde, choisit et classe.

L’IA change la nature de la trace. Une lettre témoigne de ce que j’ai dit ; un modèle de langage génère ce que j’aurais pu dire. Un « LLM de soi-même » pourrait apprendre d’un corpus volontaire et répondre dans un style familier. Il ne serait pourtant ni ma conscience ni mon corps. Plus la ressemblance est forte, plus cette différence doit rester visible.

Meta prépare déjà une autre réponse avec Muse, son agent personnel annoncé pour ses lunettes connectées. Conversations, captures choisies, applications sociales et achats pourraient alimenter un même service. Meta présente des protections pour les données traitées dans son nuage, mais la mémoire et l’agent restent inscrits dans son infrastructure commerciale. L’alternative que je cherche doit permettre de garder, déplacer ou détruire ses archives sans dépendre d’une seule entreprise.

J’imagine aujourd’hui Hypermoi comme un objet que l’on porte sur soi, avec une caméra et un microphone réellement désactivables. Il relierait des images, des voix et des lieux choisis. Mes proches pourraient y ajouter leurs souvenirs ou contester les miens, sans que leurs paroles deviennent clandestinement les miennes. Une réponse distinguerait toujours citation, synthèse, hypothèse et silence. Le double pourrait même être effacé à une date décidée d’avance.

La question n’est pas de vaincre la mort par une simulation. C’est de savoir qui peut encore raconter une vie lorsque son auteur ne peut plus répondre, et de préserver les désaccords qui font de nous davantage qu’un profil cohérent.

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